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La
grande " kabbale " de Korczowski par Delphine Dewulf
Entre Paris et Cracovie, et à la frontière de plusieurs
courants artistiques, le peintre Bogdan Korczowski brouille les pistes...
Des arabesques de feu se détachant d'un fond sombre qui pourtant
semble les happer, ou encore des formes géométriques s'opposant
à l'effervescence d'un tracé tout en courbes : sa peinture
semble habitée de plusieurs mondes. De la tension entre ces derniers,
sans doute, naît l'intensité - à l'image des tableaux
de Rothko qui, malgré leur simplicité apparente, mettent
en scène la lutte toujours en suspens de plusieurs univers chromatiques.
Et voilà que Korczowski se met à explorer la relation entre
pluriel et singulier, construction et déconstruction. Tout d'abord
avec la "Cartonthèque" qui rassemble en un mur d'images
des huiles sur carton, une installation-hommage à grand artiste
Tadeusz Kantor. Et maintenant aussi avec la "Phototèque"
qu'il compose depuis 1995. Dans cette dernière uvre, c'est
l'opposition entre l'abstraction et le figuratif qu'il introduit : des
polaroids représentant des corps de femmes dans des poses érotiques
émaillent plusieurs petits tableaux qui, dans leur ensemble, dessinent
une fresque murale. De telles associations libres, nu exquis de ces femmes
sans visages, suggèrent une réflexion sur la subjectivité
dans l'interprétation d'une uvre.
Déjà consacrée en une cinquantaine d'expositions,
l'uvre du peintre Bogdan Korczowski cultive les contradictions.
Sa "Phototèque", qu'il donne à voir successivement
à Paris et à Cracovie, est la prolongation d'une démarche
à situer, entre autres, à mi-chemin entre symbolisme et
abstraction, expressionnisme et introspection. Entretien avec un
jusqu'au-boutiste en quête de sens et d'émotions :
Pourquoi
avoir introduit la photographie dans vos peintures ?
Attention, ce ne sont pas des photographies que j'insère dans mes
tableaux, mais des polaroids. La différence, c'est qu'avec le polaroid
on n'a pas la possibilité de démultiplier l'image. C'est
donc une pièce unique, au même titre que le tableau. Ce qui
ne veut pas dire que je défends cette technique. Je continue à
me définir uniquement comme peintre. D'ailleurs, avec ces tirages,
je ne cherche pas à faire de belles images. Ces polaroids montrent
des choses simples et crues. Il n'y a pas de personnage direct ; mes corps
de femme restent sans visage.
Ces polaroids donnent clairement à voir ce qu'ils représentent.
Avec eux, on est dans le domaine du figuratif. Votre peinture, par contre,
a toujours été abstraite
Oui, et cela m'intéresse de travailler sur cette ambiguïté.
En fait, depuis très longtemps, les gens me disaient qu'il y avait
quelque chose de sensuel dans mes tableaux. Or ce n'était absolument
pas ce que je cherchais à faire passer. Mais je me suis mis à
étudier la question et j'ai décidé de leur renvoyer
la balle, en mettant cette fois la sexualité en évidence.
Au final, certains y voient uniquement des photos de nu, tandis que d'autres
perçoivent l'uvre dans son ensemble. Il y a toujours deux
niveaux dans la perception d'une uvre. De loin, la " Photothèque
" ressemble à l'un de mes tableaux. De près, c'est
tout autre chose. Ce qui me permet de mettre l'accent sur le caractère
nécessairement subjectif de l'interprétation d'une uvre.
Et donc d'analyser la façon dont les autres regardent mes tableaux.
La Pologne est, encore, un pays très pudique
Vous attendez-vous
à une réaction particulière du public polonais ?
Je ne suis pas dans l'attente d'une réaction. Je ne cherche pas
non plus à provoquer. Mais si certains voient rouge, ils alimenteront
ma réflexion.
Vous avez passé les 26 premières années de votre
vie à Cracovie mais vivez à Paris depuis le début
des années 80
Pourquoi avez-vous choisi de vivre en France
?
J'avais épousé une parisienne à Cracovie. Je l'ai
suivi à Paris lorsque le régime est devenu trop dur en Pologne.
Si, par la suite, je ne suis pas revenu m'installer à Cracovie,
c'est pour pouvoir mieux y revenir. Ici et là, je suis en voyage
artistique. Je suis polonais en France et français en Pologne.
C'est une chance énorme pour tout artiste de pouvoir confronter
les cultures. La confrontation est absolument nécessaire à
la création. Elle permets de ne pas se retrouver enfermé
quelque part. De la même manière, mon uvre échappe
à toute classification. Certains ont pu parler de "symbolisme
abstrait", ce qui en soi est une contradiction.
Vos tableaux sont effectivement parfois émaillés de symboles.
Avez-vous un message particulier à faire passer ?
Vous savez, j'ai visité beaucoup de sites archéologiques
en Méditerranée. Souvent, je me suis retrouvée en
face de pierres portant une écriture non lisible. Et dans ce cas
l'on peut éprouver des sensations très fortes, même
si l'inscription peut en fait être rien d'autre qu'une déclaration
d'impôts. Je pense que de toute façon, face à une
uvre il ne faut pas chercher à comprendre, mais plutôt
à sentir. Une citation de Bruno Schulz ma beaucoup marquée
:
"L'art
n'est pas un rébus dont la clé serait cachée quelque
part, et la philosophie n'est pas un moyen de résoudre ce rébus"
(lettre de B.Schulz à S. I. Witkiewicz).
Propos recueillis par Delphine Dewulf
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