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Catalogue "Korczowski/Kantor"

Exposition Galerie Renes / Program, Varsovie, Pologne 2000

Korczowski "Kartony dla K" 1991(Galeria Program Varsovie)


Extraits de «Manifest 1970», texte de Tadeusz Kantor publié dans Le théâtre de la mort,

une défense et illustration de la gratuité de l'art.

PRIX DE L'EXISTENCE

L'œuvre d'art a toujours été illégitime.

Son existence gratuite a toujours troublé les esprits. Mais tôt on s'avisa de tirer partie de l'œuvre d'art. On posa des exigences ! On les paya ! Ici-bas et... dans I'éternité.

On demanda des preuves indiscutables d'utilité et de soumission. La défense s'employa tout un échafaudage ingénieux.

d'explications, de justifications, de théories, de dogmes, en demandant

L'APPROBATION

L'appareil démesurément gonflé de ce tribunal exécutait ses interprétations irrévocables et ses jugements ou nom des raisons suprêmes et d'instances supérieures.

Le plaidoyer fut monté par les savants, l'Histoire et les accusés eux mêmes.

Le plaidoyer affirme :

L'ŒUVRE D'ART EST UTILE !

Ce fut I'essentiel ! Citer tous les faits et toutes les preuves eût abouti à l'absurde tant la liste eût été longue.

En effet l'œuvre d'art servit pendant des millénaires et elle servit si bien et à tant de fins, que cette servitude parut inhérente à sa nature.

(...)

Il est bouleversant de voir, que parmi les innombrables

ACTIVITÉS, ORIENTÉES VERS UNE FIN

bien ancrées dans la vie, prospérant à merveille, activités d'utilité publique, légalisées en vue de NÉCESSITÉS :

BIOLOGIQUE, DE LA CONSERVATION DE L'ESPÈCE / DE SA DESTRUCTION aussi /,DU GOUVERNEMENT, DU PROGRÈS, DU CONTRÔLE

activités Suprêmes, Uniques, Hermétiques, Inaccessibles et celles de tous les jours, terre à terre, sublimes et méprisables, insensées et criminelles,

activités fondées sur le droit et la nécéssité et autres camouflant I'arbitraire, l'absurde et la folie -

il est donc bouleversant de voir, que dans ce régistre de cauchemar

il n'y eut pas de place pour une seule

ACTIVITÉ TOTALEMENT GRATUITE

Le propre des activités humaines sanctionnées par la communauté est leur finalité.

Mais ayons le courage de dire ouvertement une fois pour toutes :

LA FINALITÉ N'EST PAS INHÉRENTE

À L'ACTE CRÉATEUR ET À L'ŒUVRE D'ART

À l'encontre de cette évidence on chercha à créer des apparences en entretenant I'illusion de finalité,

car celle-ci fut le seul argument réclamé toujours en vue d'un plaidoyer composé pour justifier I'existence

de le création artistique et en vue d'un appel pour reconnaître son droit de cité.

(...)

L'art et son existence font partie de la RÉALITÉ TOTALE.

Toutes les tentatives en vue de séparer l'art de celle-ci ou bien au contraire de I'y incorporer

- les premières cherchant à I ‘émanciper de I'emprise de la vie

et à lui assurer I'autonomie -

les secondes visant à le subjuguer –

furent dictées par la défense qui avait besoin de justifications,

et firent courir à l'art les plus grands risques. Indépendamment de leurs nobles intentions ces tentatives mirent au jour,

isolèrent et purifièrent cet élément mystérieux de l'œuvre d'art :

LES VALEURS DE FORME D'ESTHÉTIQUE D'ENGAGEMENT

Les résultats ne se firent pas attendre.

Toutes ces valeurs sont destinées à être

REÇUES

Par leur nature elles sont condamnées à la réception. Ainsi I'œuvre d'art est orientée vers le destinataire.

Cherchons à aller jusqu'au bout de cette idée qui se refuse à toute tentative de la cerner définitivement comme

si elle savait que cela aboutirait à son anéantissement.

Toute RÉCEPTION fait partie des activités de la vie !

La réception de l'œuvre d'art, même une réception purifiée, en dernière analyse, surtout à I'époque d'une grandissante

participation de masses, s'insère dans la notion générale de réception / apparentée à celle de marché / avec toutes ses conséquences qui exigent fonctionnement et finalité.

C'est pourquoi l'œuvre d'art dut “servir” sans cesse ou bien au moins, constituer la “p I u s value” d'autonomie équivoque et douteuse.

C'est pourquoi au terme de cet immense procéssus la réception devint presque une

CONSOMMATION BIOLOGIQUE

et I'activité créatrice une

FABRICATION ! UNE ŒUVRE SANS FORME, SANS VALEURS ESTHÉTIQUES

SANS VALEURS D'ENGAGEMENT, SANS PERCEPTION, IMPOSSIBLE,

autrement dit POSSIBLE SEULEMENT PAR I'ACTIVITÉ CRÉATRICE

Œuvre qui n'exhale rien , n'exprime rien, n'agit pas, ne communique rien, n'est pas un témoignage, ni une reproduction,

ne se réfère pas à la réalité,au spectateur, ni à l'auteur

qui est imperméable à la pénétration extérieure qui oppose son opacité à tout essai d'interprétation

tournée vers NULLE PART, vers INCONNU,n'étant que le VIDE, un “TROU” dans la réalité, sans destination, et sans lieu,

qui est comme la vie

passagère, fugitive,évanescente,impossible à fixer et à retenir

qui quitte le terrain sacré qu'on lui a réservé, sans rechercher des arguments en faveur de son utilité

qui, EST, ton simplement, qui

par le seul fait de son AUTO-EXlSTENCE MET TOUTE RÉALITÉ ENVIRONNANTE DANS UNE SITUATION IRRÉELLE !

/ on dirait “artistique'' /, quelle fascination extraordinaire dans cette inattendue,RÉVERSIBILITÉ !

Tadeusz Kantor

Cracovie, le 14 avril 1970