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Korczowski installation "CARTONTHEQUE-KARTONTEKA "1990-2010

Hommage à Tadeusz Kantor:

"Le carton succède à l’espace de la théâtralité, mais la finalité est la même : libérer la matière, ou plutôt l’élever au rang de vivant.La peinture vit alors par elle-même, elle se meut en ses propres formes, se nourrit de sa polychromie de chair ; enfin elle possède sa propre carnation, sa propre énergie ; enfin elle accède à la rupture d’infini : l’ouvre d’art. " Bogdan Korczowski




Korczowski "CARTONTHEQUE" ( Hommage à Tadeusz Kantor)
Catalogue d'exposition "Tadeusz Kantor et après..."

..Bogdan Korczowski ...vit avec l'effusion du spectacle, qu'il retranscrit en touches de feu, il vit avec le mouvement ininterrompu, qu'il emprisonne en des formes circulaires, le plus souvent fermées, il vit avec la violence contenue et matérialisée, qu'il traduit en traces d'éclatements, en signes défunts (l'Etoile/La Mort), il vit avec la réalité déchue, qu'il capte en supports quotidiens. Le carton succède à l'espace de la théâtralité, mais la finalité est la même : libérer la matière, ou plutôt l'élever au rang de vivant. La peinture vit alors par elle-même, elle se meut en ses propres formes, se nourrit de sa polychromie de chair ; enfin elle possède sa propre carnation, sa propre énergie ; enfin elle accède à la rupture d'infini : l'oeuvre d'art. Des couleurs, des traces, des creux, des bosses, des écoulements, des flamboiements, des embrasements, des signes graphiques enchevêtrés (mots, lettres) du feu des serpents, des ronds pleins, des lignes en zigzag, des fleurs en suspens, des anges, qui chutent, et deviennent cendre, des fantômes, des univers en mouvement, des éclipses, des planètes, des explosions, des écoulements. Une langue de feu, ou la lave de l'imaginaire en fusion, ou une éruption sensuelle, qui n'oublie rien, semble retracer les méandres brumeuses de notre passé ; le peintre se fait l'égal de l'évocation qu'il magnifie, le double d'une matière en mouvement qui fige la perte, exorcise le néant ; quelqu'un d'autre parle, une autre voix se fait entendre au creux même de l'oeuvre peinte (une chose qu'exprime un trait d'infortune, une déviance chromatique) - il y a trop de signes, trop de matière - dans ce rituel qui a quelque chose d'infernal, d'inextinguible ; un feu, un jeu, que la mort joue, à travers l'artiste, avec la matière : une peinture-dibbouk, comme le comédien dans le théâtre de la Mort de Tadeusz Kantor, qui, à travers l'expression corporelle, transmet la réalité de l'esprit d'un mort, se fait l'instrument d'une âme errante "comme si un fantôme s'était emparé de lui" : "Ici, il y a quelque chose du Dibbouk. Le personnage du Dibbouk m'a beaucoup intéressé. C'est une Juive, qui intrigue son entourage. Tout le monde la connaît, mais elle ne reconnaît personne parce qu'un mort est entré en elle. Un mort - c'est la foi juive", confiera Kantor à la fin de sa vie. Dans le dédale de la Cartonthèque, la mort rode, qui possède un visage bien connu…comme si la présence de Tadeusz Kantor était emprisonnée dans l'espace du tableau. Possession, exorcisme : territoire familier. Les oeuvres de Bogdan Korczowski présentées ici sont le signe d'une reconnaissance, avec, et par-delà la présence de Tadeusz Kantor, d'une certaine éternité : les pièces de la Cartonthèque sont offertes à l'oeil, avec vigilance et respect, elles sont une invite, sous la forme d'une provocation à l'éphémère de la matière et à l'éparpillement des corps que consacre notre siècle - car elles volent le feu sacré de l'histoire, du temps interrompu - sous la forme d'une hostilité à la fausseté, à porter un regard neuf sur notre réalité, comme si la matière mise en mouvement, libérée du poids de l'insolite, arrachée à l'absurde, possédait ce surplus de réalité qui, souvent mis en défaut, nous fait désespérer de notre condition et de notre finitude. Si le peintre s'éclipse devant la silhouette ombrageuse et outrageuse du maître, il sait, à l'instant du geste et de l'inscription, s'affranchir de la pesanteur de la Mémoire, la mettre en couleur pour mieux la conjurer, la mettre en pièces pour mieux la glorifier : des lambeaux de visions saturés d'objets qui se dérobent ou se délitent sous nos yeux consumés, de signes qui s'incarnent dans la chair du geste pictural, une chatoyance douloureuse, une extravagance graphique, c'est ce que nous propose l'espace mouvant et maléable de la Cartonthèque, pour nous ravir à notre propre corps et nous ramener à la conscience de notre propre dissolution dans un passé qui nous absorbe, nous trahit et nous obsède.

Gaëla Le Grand

Catalogue d'exposition "Tadeusz Kantor et aprés.." Orleans 2000