Korczowski Photo Agnieszka
Kaminska
Bogdan
Korczowski est né à Cracovie (Pologne)
en 1954. Boursier du Conseil régional d'Ile de France (1986) et de
la Fondation Pollock-Krasner, New York (1988). Il expose en France et à
l'étranger (New York, Turin, Varsovie, Cracovie, Zürich...).
A Paris, il expose régulièrement à la Galerie Nicole
Ferry.
Couleurs fortes, véhémence du trait, l'uvre de Bogdan
Korczowski exprime une lutte des matières, des écritures comme
des signes, des formes, des symbôles ainsi cette croix hérissée,
dressée comme un totem aux lettres indéchiffrables.
Peintre symboliste à l'abstraction flamboyante.
Dossier presse:
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Exposition Galerie Nicole Ferry Paris janvier-mars 2008 FLAMBOYANCE " FRUITEE " par Bernard Point Après une série végétale, abordons les moissons afin d'y récolter fleurs et fruits. C'est ainsi qu'il faut découvrir cette nouvelle série de peintures toujours aussi flamboyantes, mais " fruitées " cette fois, comme le titre très justement Bogdan Korczowski. Un ensemble de huit toiles carrées fait dialoguer huit fleurs éclatées au cur du format. Il importe de les regarder comme des rosaces gothiques d'un transept de cathédrale, qui souvent font rayonner leurs structures au centre d'un carré, afin de le faire tourner sur lui même. Bogdan, en accumulant les matières, en les recouvrant d'une chair de peinture, en les faisant glisser à l'huile les unes sur les autres, donne déjà à ces fleurs la sensualité de leur avenir " fruité " De lourds tracés sombres, à la manière des plombs des vitraux, cernent des couleurs en feu, afin de contenir une passion née de " l'héroïsme de prendre un pinceau " comme l'affirme l'artiste. C'est ainsi qu'il contient ses pulsions pour privilégier le rayonnement exalté de ses fleurs aux pétales noyés sous une surabondance de peinture. Le cur de la fleur peut alors de toiles en toiles quitter le centre géométrique pour se déplacer vers le haut, le bas, la droite ou la gauche, mais toujours, en dépit de velléités d'échappement, rester contenu (même douloureusement) à l'intérieur du support. Le peintre sait limiter sa fougue gestuelle aux limites qu'il s'est fixé. De même, lorsqu 'il évoque sur d'autres toiles des roses tourbillonnantes, s'il évite le cur croisé, il multiplie des débris de courbes dans un cyclone baroque, mais sait dompter ce désordre, grâce à un éclaircissement de sa palette. La structure en croix va se retrouver dans le diptyque constitué de toiles elles même carrées, dont la rencontre peut s'assimiler à la croisée de transept entre deux rosaces. L'artiste toujours aussi généreux ne se contente pas de ce chiffre il nous en offre quatre ! C'est alors que
nous pouvons quitter les carrés pour déguster de grands
formats verticaux qui cette fois ont fait mûrir de voluptueuses
formes ovales. Cette " sensualité végétale
" comme le souligne l'artiste, met en évidence d'immenses
fruits posés sur des fonds tumultueux qui cachent sous une sorte
de peau, leurs émois intérieurs. Comme des mangues, à
l'enveloppe austère, ces masses semblent destinées à
être déchirées, afin de nous proposer de mordre
une matière " fruitée " pour mieux nous enfoncer
au cur d'une chair sensuelle... Ces images synthétisent
le propos permanent de l'artiste qui nous invite à pénétrer
sa peinture, qui au delà de sa protection extérieure n'est
que flamboyance. "Les Echos de Pologne" nr 41 du 13/26 janvier 2005 La grande "
kabbale " de Korczowski par Delphine Dewulf Pourquoi avoir introduit la photographie dans vos peintures ? Attention, ce ne sont pas des photographies que j'insère dans mes tableaux, mais des polaroids. La différence, c'est qu'avec le polaroid on n'a pas la possibilité de démultiplier l'image. C'est donc une pièce unique, au même titre que le tableau. Ce qui ne veut pas dire que je défends cette technique. Je continue à me définir uniquement comme peintre. D'ailleurs, avec ces tirages, je ne cherche pas à faire de belles images. Ces polaroids montrent des choses simples et crues. Il n'y a pas de personnage direct ; mes corps de femme restent sans visage. Ces polaroids donnent clairement à voir ce qu'ils représentent. Avec eux, on est dans le domaine du figuratif. Votre peinture, par contre, a toujours été abstraite Oui, et cela m'intéresse de travailler sur cette ambiguïté. En fait, depuis très longtemps, les gens me disaient qu'il y avait quelque chose de sensuel dans mes tableaux. Or ce n'était absolument pas ce que je cherchais à faire passer. Mais je me suis mis à étudier la question et j'ai décidé de leur renvoyer la balle, en mettant cette fois la sexualité en évidence. Au final, certains y voient uniquement des photos de nu, tandis que d'autres perçoivent l'uvre dans son ensemble. Il y a toujours deux niveaux dans la perception d'une uvre. De loin, la " Photothèque " ressemble à l'un de mes tableaux. De près, c'est tout autre chose. Ce qui me permet de mettre l'accent sur le caractère nécessairement subjectif de l'interprétation d'une uvre. Et donc d'analyser la façon dont les autres regardent mes tableaux. La Pologne est, encore, un pays très pudique Vous attendez-vous à une réaction particulière du public polonais ? Je ne suis pas dans l'attente d'une réaction. Je ne cherche pas non plus à provoquer. Mais si certains voient rouge, ils alimenteront ma réflexion. Vous avez passé les 26 premières années de votre vie à Cracovie mais vivez à Paris depuis le début des années 80 Pourquoi avez-vous choisi de vivre en France ? J'avais épousé une parisienne à Cracovie. Je l'ai suivi à Paris lorsque le régime est devenu trop dur en Pologne. Si, par la suite, je ne suis pas revenu m'installer à Cracovie, c'est pour pouvoir mieux y revenir. Ici et là, je suis en voyage artistique. Je suis polonais en France et français en Pologne. C'est une chance énorme pour tout artiste de pouvoir confronter les cultures. La confrontation est absolument nécessaire à la création. Elle permets de ne pas se retrouver enfermé quelque part. De la même manière, mon uvre échappe à toute classification. Certains ont pu parler de "symbolisme abstrait", ce qui en soi est une contradiction. Vos tableaux sont effectivement parfois émaillés de symboles. Avez-vous un message particulier à faire passer ? Vous savez, j'ai visité beaucoup de sites archéologiques en Méditerranée. Souvent, je me suis retrouvée en face de pierres portant une écriture non lisible. Et dans ce cas l'on peut éprouver des sensations très fortes, même si l'inscription peut en fait être rien d'autre qu'une déclaration d'impôts. Je pense que de toute façon, face à une uvre il ne faut pas chercher à comprendre, mais plutôt à sentir. Une citation de Bruno Schulz ma beaucoup marquée : "L'art n'est pas un rébus dont la clé serait cachée quelque part, et la philosophie n'est pas un moyen de résoudre ce rébus" (lettre de B.Schulz à S. I. Witkiewicz). Propos recueillis
par Delphine Dewulf Le Quotidien du
Médecin du : 04/06/2004 Bernard POINT La peinture de Bogdan Korczowski avant même d'être regardée, analysée, tableau par tableau se livre dans la globalité d'un environnement saturé de sa propre matérialité. L'encombrement foisonnant de l'atelier, où les peintures se côtoient à touche-touche et souvent se superposent, crée une sorte d'installation à la polychromie contrastée. Je suis englué au cur d'un magma bouillonnant qui ne ménage ni recul ni sortie possible. Les murs habillés de toiles qui m'environnent semblent une peau faite de griffures, de boursouflures incandescentes, de mystérieuses sédimentations.... La faible distance me séparant des cloisons oblige mon regard à se porter en priorité sur tel ou tel signe, forme, geste pictural, éléments accrochés mais surtout décrochés des grands ensembles toilés tendus sur châssis. Je regarde la peinture de Bogdan Korczowski, contrairement à mes habitudes, en premier par le détail qui m'interpelle, avant de me laisser entraîner dans une lecture plus globale jusqu'à devenir murale. Le paradoxe Korczowski fonctionne comme un grand naufrage où je risque la noyade avant d' y trouver des planches de salut afin de pouvoir construire mon radeau d'où je peux à nouveau redécouvrir l'horizon. La peinture de Bogdan Korczowski est une grande marée houleuse que l'on ne dompte pas mais dans laquelle il faut savoir nager. Alors, singulièrement, chaque objet/peinture défend son espace intérieur au cur de cet océan tourmenté. Car si mon regard en gros plan zooume à la surface de la toile parce que l'une de ses parties, l'une de ses croix, l'un de ses triangles a isolé mon attention, c'est pour me laisser la liberté de piloter. Ma navigation interactive se fait aventureuse à la crête ou dans les profondeurs opaques ou translucides de la matière picturale. La singularité de chacun des tableaux ne se livre qu'à condition d'y pénétrer et c'est ainsi que la proximité du regard, par sa myopie obligée m'entraîne dans une contemplation interne plus métaphysique que mystique. Autre paradoxe de Bogdan Korczowski : l'extraverti apparent peint des rituels hermétiques, soigneusement clos sur l'intériorité de leurs mystères. Bogdan Korczowski affirme que sa " création de peintre a quelque chose du chamanisme " et revendique la liberté d'utiliser toutes sortes de signes de cultures différentes... croix des chrétiens et étoiles de David. Paradoxe encore où l'artiste semble donner des éléments d'interprétation, tout en brouillant les pistes en me laissant - en nous laissant - dans la confusion d'un enchevêtrement de mots, de lettres, de signes... " Si quelqu'un arrive à déchiffrer cette écriture, tant mieux! " Bogdan Korczowski accepte volontiers de se voir démasqué, il applaudit même, mais ne peint que pour lui-même et se retire après le forfait. Cette peinture est infernale et le feu qui la nourrit, s'en nourrit pour la consumer, et ce va-et-vient entre construction et destruction est inextinguible. Je me souviens, il y a quelques années lors de ma première visite, après avoir surfé de toile en toile, après avoir suivi des traces et après les avoir perdues, je cherchais déjà quelles oeuvres choisir pour une hypothétique exposition, sans pouvoir retenir certains de ses composants, pour en donner à voir l'essentiel. L'uvre de Bogdan Korczowski ne se reçoit pas comme une chose en elle-même. Elle travaille sur la mémoire - du peintre - mais aussi du regardeur de cette peinture, puisque le tableau au dire de son auteur " acquiert sa propre vie ". Il s'agit donc d'itinéraires croisés, porteurs et/ou réceptacles de temps partagés et de moments échangés. Cette peinture refuse tout élément d'analyse formelle, tout classement réducteur. Impossible de choisir au cur de cet univers baroque où les espaces traversés de profondeurs abyssales peuvent brusquement se refermer sur la négation de croisements de surface. Cette peinture engloutit et s'engloutit... C'est alors que ce jour là, Bogdan Korczowski en cette fin de visite, me montre comme une curiosité de fond d'atelier sa " cartonthèque " ! Je découvre alors fasciné plus de deux cents cartons de format 60 X 80 environ, dressés les uns contre les autres et présentés rangés comme des cartes postales dans des boites à chaussures. L'artiste feuillette avec désinvolture mais aussi passion contenue, cette somme fabuleuse de peintures réalisées sur des cartons d'emballage dont les dos conservent encore leurs inscriptions d'origine. Tout un travail échelonné sur une dizaine d'années aligne en rangs serrés des actes de peinture souvent quotidiens et qui n'ont en commun que l'égalité relative de leur format et la matière de leur support. Brusquement m'apparaît avec évidence la boulimie de ce peintre qui superpose matières somptueusement illuminées et corrosions griffées, fragilisées de coulures saignantes. L'accumulation, la surcharge obsessionnelle qui, de recouvrement en recouvrement, se laisse pénétrer sur les grandes toiles trouve en ces cartons, littéralement, le support et le matériau d'une collection qui traite à la fois du temps, de la mémoire et de l'espace. Il me souvient aussi, à ce moment précis, lui avoir dit : " Si un jour nous travaillons ensemble, ce n'est pas un carton, mais tous, que je voudrais exposer ! " D'évidence il m'était impossible d'en sélectionner certains, d'en regrouper quelques uns selon des thématiques incertaines ou des couleurs ou matières prioritaires. La règle de ce travail, l'esprit de ce parcours quasi quotidien à la surface de ces multiples cartons, ne pouvait être que montré globalement afin d'en restituer le sens. Aucun de ces actes n'était daté, interdisant toute tentative de classement chronologique. Nouveau paradoxe chez un artiste qui marque le temps par gestes sériels, mais qui en bouscule l'ordre dans l'abondance inclassable d'une accumulation. Ici, temps et mémoire se croisent en permanence et échangent leurs repères dans des manipulations éphémères et aléatoires. Aussi, lorsqu'en prévision d'une programmation d'exposition sur l'année 2000 autour de l'idée de " Rencontre ", j'ai mis en relation Stefan Shankland, constructeur de structures dans l'espace, et Bogdan Korczowski, il m'apparaissait que je pouvais espérer voir enfin cet ensemble à la fois disparate et cohérent dans sa totalité et dans l'intégrité de son contenu. L'exposition " Ensemble...séparément " a permis aux deux artistes, de proposer en relation étroite avec l'architecture de la galerie, un extraordinaire parcours à l'intérieur d'une structure et au cur d'une peinture. La construction de bois conçue par Stefan Shankland se présente comme un grand échafaudage modulaire au format des oeuvres de Bogdan Korczowski. De part et d'autre d'un couloir central habillé seulement du revers des cartons, deux coursives étroites dressent chacune quarante peintures alignées en hauteur sur quatre registres. Grâce à l'intelligence de cette mise en espace, la " cartonthèque " peut présenter un ensemble de quatre-vingt peintures accrochées côte à côte du sol au plafond et de façon aléatoire. C'est par le déplacement physique du regardeur invité à pénétrer au revers de la peinture, mais aussi devant elle dans l'étroit couloir qui la reçoit, que le concept de temps et de mémoire trouve ici son développement dans l'espace. Par ailleurs, si la muralité impose sa monumentalité, c'est par le nombre qu'elle est perçue mentalement plus que regardée, puisque l'absence de recul empêche la vision globale. Comme j'ai pu le vivre au cours de ma visite dans l'atelier, mon regard en gros plan est dirigé sur l'une ou l'autre des peintures, à l'échelle de chacun des formats. La lecture une par une, sans possibilité de choix comparatif des quatre-vingt peintures est offerte maintenant au visiteur... à chacun d'y faire son marché. Mais si l'étal est imposant il est insuffisant car la " cartonthèque " est composée exactement de deux cent trente-sept pièces ! Stefan Shankland a alors l'idée originale de concevoir une autre structure transformant la salle latérale en réserve de rangement. Sur des étagères, échafaudages montés au centre s'entassent rangés verticalement et horizontalement les uns contre les autres comme des livres, les cartons proposés à la manipulation directe du visiteur. Je retrouve alors les gestes de l'artiste quand dans l'atelier il feuilletait cette abondante collection d'actes picturaux. Dans le cas présent, c'est au public de vivre directement l'aventure d'une expérience artistique. " Dans la peinture il y a de la matière qui se dégage, elle donne envie de toucher certains tableaux... La mémoire est étroitement liée aux sens. La mémoire a une odeur, un toucher. " déclare Bogdan Korczowski qui dans la générosité d'une volonté de partage, donne au public la possibilité physique de rencontres privilégiées avec la matérialité d'une peinture pourtant arrêtée dans le temps de la contemplation. Encore un paradoxe Korczowski que ce droit à toucher, à déplacer, à déranger de précieuses icônes brûlées de feux intérieurs, afin de permettre à chacun de les mettre en évidence dans son iconostase personnelle, au risque de gestes maladroits ou iconoclastes. Bogdan Korczowski m'offre - nous offre - le plaisir rare d'une fréquentation sensuelle de sa peinture par sa prise en main afin d'en réaliser charnellement sa prise en corps. La toute dernière série d'une vingtaine de toiles verticales ( 130 X 100 ) s'accumule sur les murs de l'atelier. Elles sont rangées les unes sur les autres et au fur et à mesure de leur inventaire laissent se découvrir les multi couches de peinture qui de couvrements en recouvrements témoignent d'une énergie nouvelle. La matière picturale coule, descend selon les lois de gravité, singulièrement alourdie de glissements épais ou au contraire vidée de coulures anémiées. Bogdan Korczowski semble labourer difficilement des sols encombrés de limons fangeux ou entailler contradictoirement des landes arides, profondément ravinées. Cette ténacité à fouailler les champs avec l'énergie du laboureur fait se redresser ces plaines en de fertiles végétations. A vivre le vertige de ce basculement de l'horizontalité à la verticalité il me semble pénétrer dans un univers riche de boursouflures contrastées mais pourtant sans violence car exprimé par de multiples et incessants touchers de pinceaux/passions. La gestuelle expressionniste
de Bogdan Korczowski m'entraîne dans les tourbillons d'une coulée
de matière en fusion, tout en m'offrant les plaisirs sensuels
mais apaisés d'une délectation chaleureuse... Et ce n'est
pas le moindre paradoxe rencontré dans l'uvre de Korczowski
! " La sensualité
au végétal " Muriel Carbonnet-Caumes, 30 mai 2002 "Phototheque"Exposition
galerie Selmersheim,Paris 2002, Gaëla Le Grand "Le Quotidien du Medecin" 18 fevrier 2000, texte: Daphné Tesson: A regarder les oeuvres de Korczowski, au milieu de cette confusion de feuilles, de branches, de formes enroulées, de symboles naturels, on pense aussitôt à l' exaltation du monde végétal. Mais les tons violents, roux et cramoisis, la peinture dense et coulante, la profusion d' entrelacs confèrent finalement à ce travail une autre dimension. Il est davantage qu' une simple recherche sur la nature. Tout devient protéiforme, les feuilles se font flammes, les branches êtres humains. Flamboyance de l' automne ou fournaise de l' Enfer ? On ne sait jamais trés bien. Il y a quelque chose de mystérieux et d' inquiétant dans cet univers complexe aux multiples facettes. C' est une sorte de big bang violent et vertigineux. Une peinture intense. Daphné Tesson Catalogue d'exposition
"Tadeusz Kantor et apres"
Orleans 2000 Bogdan Korczowski
est avec Tadeusz Kantor ; il vit avec l'effusion du spectacle, qu'il
retranscrit en touches de feu, il vit avec le mouvement ininterrompu,
qu'il emprisonne en des formes circulaires, le plus souvent fermées,
il vit avec la violence contenue et matérialisée, qu'il
traduit en traces d'éclatements, en signes défunts (l'Etoile/La
Mort), il vit avec la réalité déchue, qu'il capte
en supports quotidiens. Le carton succède à l'espace de
la théâtralité, mais la finalité est la même
: libérer la matière, ou plutôt l'élever
au rang de vivant. La peinture vit alors par elle-même, elle se
meut en ses propres formes, se nourrit de sa polychromie de chair ;
enfin elle possède sa propre carnation, sa propre énergie
; enfin elle accède à la rupture d'infini : l'oeuvre d'art.
Des couleurs, des traces, des creux, des bosses, des écoulements,
des flamboiements, des embrasements, des signes graphiques enchevêtrés
(mots, lettres) du feu des serpents, des ronds pleins, des lignes en
zigzag, des fleurs en suspens, des anges, qui chutent, et deviennent
cendre, des fantômes, des univers en mouvement, des éclipses,
des planètes, des explosions, des écoulements. Une langue
de feu, ou la lave de l'imaginaire en fusion, ou une éruption
sensuelle, qui n'oublie rien, semble retracer les méandres brumeuses
de notre passé ; le peintre se fait l'égal de l'évocation
qu'il magnifie, le double d'une matière en mouvement qui fige
la perte, exorcise le néant ; quelqu'un d'autre parle, une autre
voix se fait entendre au creux même de l'oeuvre peinte (une chose
qu'exprime un trait d'infortune, une déviance chromatique) -
il y a trop de signes, trop de matière - dans ce rituel qui a
quelque chose d'infernal, d'inextinguible ; un feu, un jeu, que la mort
joue, à travers l'artiste, avec la matière : une peinture-dibbouk,
comme le comédien dans le théâtre de la Mort de
Tadeusz Kantor, qui, à travers l'expression corporelle, transmet
la réalité de l'esprit d'un mort, se fait l'instrument
d'une âme errante "comme si un fantôme s'était
emparé de lui" : "Ici, il y a quelque chose du Dibbouk.
Le personnage du Dibbouk m'a beaucoup intéressé. C'est
une Juive, qui intrigue son entourage. Tout le monde la connaît,
mais elle ne reconnaît personne parce qu'un mort est entré
en elle. Un mort - c'est la foi juive", confiera Kantor à
la fin de sa vie. Dans le dédale de la Cartonthèque, la
mort rode, qui possède un visage bien connu
comme si la
présence de Tadeusz Kantor était emprisonnée dans
l'espace du tableau. Possession, exorcisme : territoire familier. " Dictionnaire
des Arts Plastiques, Modernes et Contemporains. " " Dans le tragique de l'expressionnisme, il introduit la symétrie. Ses icônes sont peintes pour le seul goût de la peinture. Les formes, les objets, les écritures ne sont que prétextes. Sur fond de buisson ardent, le feu prend, gris encore et fuligineux, la flamme, n'a pas éclaté. Des pyramides avec ou sans degrés, des ogives, des graphies oubliées, des carrés ou encore d'autres géométries, signifiantes celles-là : l'il de Dieu dans un triangle, la croix écrasée par une étoile rouge, une entrée de tunnel qui pénètre dans un plan d'huiles foliacées, ou le monde en fusion, sphères en flammes, rideaux de feu. Tout naturellement, il est amené à traiter de l'enfer, en rouges, orangés et bleus, les flammes, encore, montent, enserrant les âmes avec ses langues de feu, toujours. Ou de la roseraie maléfique, variant bleus e violets en formes retombantes avant de se faner .le feu est toujours présent en arrière de formes florales sobres, dressées comme des grilles de fer forgé. " Jean- Pierre Delarge
(extrait) Préface
du catalogue, Il est des voyages que l'on doit faire, introspectifs, intimes. Ils s'imposent à nous brutalement, sans détour, sans ambiguïté. Et c'est en plein désert, celui d'Azerbaïdjan, celui du sud-ouest des Etats-Unis ou celui du sud de la Tunisie, que l'on se retrouve face au monde, face à soi. Etre là, être nulle part. Errances mentales. Divagations d'un voyageur égaré? "Il faut traverser son Sahara intérieur, se laisser mourir de soif pour comprendre les choses, le sens de la vie, celui de sa vie. J'ai vraiment souffert en faisant ces tableaux" confie Korczowski. Il est des sensations à chercher, celles de se perdre dans un espace de non-retour ou d'un autre retour. Il est des douleurs que l'on doit éprouver, des errances nécessaires, des souffrances salvatrices.
Force est de constater que la peinture est ici chemin de passage, passage pour accéder à la vérité, au renouveau. Pour cela, Korczowski va au fond de lui-même. Itinéraire complexe, violence du geste, ardeur sourde, impitoyable et solitaire. Il saigne toujours bidons et tubes d'huile mais aussi son corps, son cur. Et si l'artiste éprouve une certaine solitude à peindre c'est parce que, face au tableau, il est seul et finalement heureux de l'être, même s'il est "horriblement seul". Car bien sûr, attirance et répulsion fusionnent, s'épousent, s'accouplent même dans ses toiles, comme un état de grâce, une source de création, d'inspiration. Korczowski se dégage alors de toutes les références pour n'écouter que ses pulsions, ses désirs, ses passions, ses démons, ses peines ou ses joies. Et dans le désert qu'il parcourt, il n'y a pas non plus de repère, il n'y a que la voûte céleste de son imagination qui écrase ou qui protège, qui oppresse ou qui rassure. De la densité tapageuse à la transparence douceâtre, toute la démarche de Korczowski va de la matière à l'ineffable, de la force contenue à l'explosion, à la libération d'un paysage mental éprouvé lors d'un voyage au bout du monde, au tréfonds de son âme. Muriel Carbonnet Exposition au Centre Municipal d'Art Contemporain ,Gennevilliers 2000 Korczowski "Cartonthèque"préface par l'artiste: Le XXe siècle
agonise. Enfin ou hélas.(mon siécle à moi).Lle
siècle des belles inventions et des destructions massives, de
la liberté et du totalitarisme, de Kazimir Malevich, Witkacy,
Bruno Schulz, Tadeusz Kantor et aussi, de Mauthausen. Bogdan Korczowski "La Gazette
de l'Hôtel Drouot", nr 24 de 14 juin 1996, Un équilibre
précaire et cependant costammement maintenu entre le geste ample
et délibéré et des coulures aléatoires paradoxalement
maitrisées: telle est la performance de cet artiste polonais.
Ses ouvres toutes ou presque intitulées "La chute de l'ange",
ont des accents incendiares. Eruptives et cosmiques, elles éclatent
comme des bûchers embarasés. Cette peinture spectaculaire
semble néamoins ne pas chercher l'effet. Elle se déverse
dans l'espace comme une coulée de lave. "Art Press"nr 112, mars 1987 rubrique "expositions": "Post-Communication",
Galerie L'Aire du Verseau" ....Korczowski.Les
tableaux de ce dernier sont à propos de l'écriture,de
la lette au sens propre, de l'alphabet universel.Les enveloppes postales
figurant sur les toiles servent de supports géometriques et figuratifs
aux lignes manuscrites. Le tout badine avec le jeu du sens/non-sens,
car l'ecriture quoique apparente,est illisible. Le Peintre polonais
cherche peut-étre la communication orale, mais l'agression de
ses symboles suggère un message plus profond,celui de la guerre,de
l'exil et de la recherche d'une langue internationale.. "Harper's Gran
Bazaar" / Italia, feb/mars 1987 ..Le spectacle et l'absurde, le théâtre et la schizophrénie, Babel et l'aphasie composent les travaux de KORCZOWSKI. Les associations libres, les contaminations d'idées, les glissements de la perception n'ont pas d'autre logique que celle d'une harmonie chromatique magique et inquiétante, d'une pyrotechnie pour dire le mot. Tout cela n'est que technique de peinture, d'art et sans doute de survie.C'est pourquoi Korczowski déplore tant les lectures symboliques de son travail : l'apparente reconnaissance, les références créées sur son vocabulaire qui aboutissent à un langage introduisible de plus.Son travail est virtuosité, équilibre, pourtant il débouche sur l'incompréhensibilité. Avec beaucoup de classe, certes, mais tout cela fait partie du style et non du sens. Seul un grand, trop oublié, comme Angelo Maria Ripellino aurait pu parler de façon perspicace et complète de ce jeune travail, déjà magistral et déjà incompris, de ce coloris changeant, maquillage visuel. Parce que tout comme le jongleur Kao-O-Wang dans les vers de Ripellino, Korczowski fusionne avec un jeu toujours vacillant sur les échelles tortueuses du doute, ll fusionne croyant tromper l'espace et l'lnvisible machine du Grand Automne qul dépouille toutes les Images. Enzo Biffi Gentili, Turin. Korczowski "Rétrospective", Institut Polonais ,Paris 1998 "De signes en couleurs" préface de: Muriel Carbonnet Peur du feu, Bogdan
Korczowski ? Certes pas. Il en nourrit son oeuvre. Un incendie ravageur
consume ses tableaux depuis 1984 avec la même vigueur artistique.
Une lave bouillonnante, véritable raz-de-marée chromatique,
déferle de toiles en toiles. Rien ne peut arrêter son flot
coloré, cannibale, ravageur de ténèbres. Eclats luminescents, efflorescences étincelantes nés de l'intention du geste. Les dépôts lourds et chargés de couleurs envahissent les toiles. L'inondation se propage, se généralise. Les signes ou les objets célestes éprouvés par le débordement sont alors traqués puis engloutis, perdus puis sauvés. Des parcours suintants de couleurs s'inventent, se défont, réapparaissent sous la matière et sont engloutis à nouveau. Les empreintes colorées dérivent, les vibrations chromatiques s'entrechoquent. La sensorialité éruptive serait crépitante, jaillissante si la peinture n'était pas silencieuse. Mais chez Bogdan Korczowski, il est impossible de ne pas entendre des grondements de ces coulures de sang. Sa peinture s'embrase. Des signes fugaces, des langages mystérieux, secrets et initiatiques se sont inscrits çà-et-là au gré des voyages de l'artiste, voyages sacrés dans le temps, l'espace et la mémoire. Véritables vagabondages chamaniques. Ils ont resurgi d'un passé lointain, de civilisations oubliées. Triangles, croix, cercles parfaits englués de couleurs. Le temps imprégné dans chaque lieu visité s'est figé dans la peinture qui capture et retient l'existence à l'instant même où elle a déjà disparu. Ange dévastateur, écrabouilleur de matières, cracheur de couleurs flamboyantes : du rouge, surtout, à pleine peinture, et puis du orange, du jaune, du bleu métal, du noir intense, Bogdan Korczowski aspire passionnément à la carnation, toujours différente, changeante, éclatante, luxuriante. Le rouge se retrouve presque inexorablement de toiles en toiles : mouvement en soi, couleur sans frontière, typiquement exubérante et riche. Elle agit intérieurement comme une teinte vivante, agitée, qui donne l'effet d'une énergie, d'une intensité. Le bleu est de plus en plus présent dans ses dernières oeuvres. Profond, il nous attire vers l'infini et éveille la nostalgie du Pur et de " l'ultime suprasensible ". Pour cela, l'artiste saigne bidons et tubes d'huile. Il broie ses pigments avec violence. Ses couleurs suintent de ses toiles en larmes, en torrents de lave. Une véritable ivresse chromatique. Muriel CARBONNET Bogdan Korczowski La peinture est une couleur de temps " Entretien avec Marianne Boilève, Paris 1998 . Bogdan Korczowski ne peint pas des tableaux, il crée une cosmogonie. Ses tableaux sont comme des planètes brulantes ou froides, composés du sang, du feu, des cendres.De tous émanent un mystère, une énigme que le peintre- chaman essaye de déchiffrer pour ses contemporains. L'ensemble de son oeuvre chante ce qui parait ètre possible, un hymne à la vie décapitant l'hydre de la souffrance. Il travaille à ses toiles comme s'il cultivait une terre stérile, creusant dans sa mémoire pour en extraire l'essentiel. Commençant par une gamme réduite de couleurs, il joue avec la transparences, l'opacité -l' ardeur des couleurs- il secoue les degrés de rassasiement et de cette facon réussit à remplir ses tableaux d' une surprenante force vitale. Question :Certains des tableaux exposés ici font penser aux corps célestes. D'où te vient cet intérêt pour le cosmos ? La plupart des tableaux de cette série comprend des formes pointues, des pyramides, des étoiles... En revanche, dans mes travaux sur papier, il y a beaucoup de formes ovales. Mais partout il y a un bout de ciel. J'ai une obsession pour les formes pointues, les montagnes touchant le ciel, et les nuages. Je suis également attiré par l' azur ensoleillé, et le ciel nocturne rempli d' étoiles. D'une manière générale, tout dans l'univers est "arrondi" et "pointu" dans le ciel. Et même si le pointu indique des directions dans l'univers, l'univers comme tel est rond. En outre dans les études scientifiques sur la profondeur de l'univers, sur la question "où est l'extrémité de l'univers ?" Nous arrivons à la conclusion que tout tourne en rond. L'univers est probablement une sphère.Le passé, le présent et le futur coexistent. Kurt Vonnegut, un auteur contemporain américain, a dit au sujet de la peinture :" il suffit de voir un million de tableaux pour ne plus se tromper". Oui, mais d'abord il faut voir ce million de tableaux... Il a également dit quelque chose d'extraordinaire au sujet du temps. Pour lui, le temps est quelque chose de stable, il est comme les montagnes. Nous regardons une chaine de montagnes: c'est le temps matérialisé, mais notre perception de ce temps est limitée. Dans mes tableaux, j'essaie de montrer la stabilité du temps. La peinture est un écoulement du temps, mais simultanément le temps y est fixé. Il constitue un "enregistrement" sur mes tableaux. De quelle manière ? Le moment essentiel dans la création, qui peut durer quelques secondes, quelques minutes, quelques heures, devient éternel quand il est fixé dans un plan, une forme, un déplacement naturel de la matière, une ombre. En même temps, dans la plupart de mes tableaux, il y a une technique de noircissement. Même dans les tableaux récents, j'essaie de créer une impression de vieillissement prématuré. Peu importe si le tableau a trois jours ou vingt ans. Ce qui est important, c'est de sentir le temps qui y est dissimulé. À de tels moments, nous retrouvons notre place, c'est ce qui me fascine. Le temps qui passe, qui nous entoure, c'est vraiment quelque chose d'extraordinaire. Le couché de soleil est magnifique, mais cela ne dure qu' un instant. Mais moi, j' ai quand même réussi à fixer ce moment. Tu prétends avoir une mémoire obsessionnelle des choses. Et, en effet, la mémoire s' inscrit constamment dans tes tableaux. Tu dis que tu veux fixer le temps, mais ne peux tu pas graver, en même temps, la mémoire ? Et les signes qui apparaissent dans tes tableaux, ne deviennent-ils pas, en quelque sorte, les métaphores de cette mémoire ? Nous sommes tous entourés par des signes. La peinture est la seule valeur unique, absolue dans l'esthétique visuelle. Les signes existent dans tous les tableaux, depuis toujours , à commencer par les premiers dessins faits par les peuples primitifs, au fond des grottes. C'est toujours la même histoire. Le peintre est quelqu'un qui exprime les fragments de réalité lui traversant l'esprit. Il ne s'agit pas ici de l'illustration de la réalité,mais de l'inscription qui illustre son présent, son passé ou son avenir. Ma création de peintre a quelque chose du chamanisme.... Je suis, en quelque sorte, le sorcier de mes pensées....Dans ma peinture, je suis entouré par mes propres signes. Naturellement ces signes viennent de notre culture... Je suis né en Europe centrale, je viens d'un continent multiculturel: les croix et les étoiles de David sont des signes qui me sont familiés et que je me suis permis d' utiliser. Ce sont les signes de ma mémoire... Néanmoins, il existe à l'intérieur de tes tableaux, une construction objective...quelque chose d' invariable. Tes travaux englobent des périodes, se présentent en série, malgré cela, chaque tableau contient certains signes comme des hiéroglyphes, des planètes, l'expression des couleurs...Tous ces signes composent ensemble un équilibre général dans ta création, un certain subjectivisme, que tu places sur les toiles avec une obsession permanente... Absolument. Il y a ici une obsession, un subjectivisme puisque cela vient de moi. Dans mon travail, je ne suis pas l'exécuteur d'une demande, je crée une oeuvre qui est unique, entièrement subjective. Je mène une sorte de dialogue,de communication avec moi-même. Cette communication est très abstraite. Mon monde intérieur est quelques fois détaché de toute réalité. Il y a récurrence de signes parce que c'est mon esprit et ma main qui "écrivent" les couleurs. Cette écriture particulière est une sorte de monologue. Je me raconte des histoires dans une langue inconnue, une langue faite de couleurs, de signes, de traces, de matériaux, de dessins. Si quelqu' un arrive à déchiffrer cette écriture, tant mieux! Ton atelier est rempli de tableaux: j' aimerais que tu nous dises comment tu travailles...Tu peins souvent sur plusieurs toiles en même temps, comme si tu craignais de ne pas avoir assez de temps pour tout dire... Il existe une urgence absolue puisque nous devons mourir. L'Homme est le seul être conscient de sa propre mort. Je voudrais faire mon dernier tableau aussi tard que possible, mais je n'ai pas de temps à perdre. En même temps, je suis très paresseux. Je fais toujours plusieurs choses à la fois pour me convaincre que je ne le suis pas...Parfois je tourne et retourne une idée de nouveau tableau pendant si longtemps qu' enfin j' éclate ,et, c'est à ce moment là que je me jette dans le travail avec fureur et énergie. C' est un peu comme si c' était une période de grossesse.... Bien sûr, car il y a des moments où je ne touche aucun tableau et d' autres où je les attaque. Dans le travail, un extraordinaire jeu de hasard se manifeste. Néanmoins, ce hasard reste sous contrôle. Le fait que mes tableaux soient abstraits ne constitue pas le prétexte d' une liberté totale pour couvrir une toile de couleurs. Mon abstraction reste sous un contrôle rigoureux et discipliné. Qu' est que tu contrôles exactement ? Le hasard dans la réalisation de mes peintures. Le rôle du hasard est trés important, mais c' est un hasard contrôlé. Je ne puis pas dire si le tableau que je commence en rouge finira en rouge. Peut-être finira-t il en bleu? En général, je sais contrôler le tableau jusqu'à sa fin. Le tableau, lui-même m' impose une certaine discipline, il a ses exigences. Entre la toile, les pinceaux, la peinture et moi, s' installe une sorte de dialogue s' exprimant en gestes, mouvements et dimensions. Ce n'est pas simplement une discussion entre mon esprit et ma main, les pinceaux et les couleurs. Il y a également une quatrième, une cinquième dimension ,magique, dans laquelle la toile domine les outils. Le moment le plus important dans la création est le moment où le tableau acquiert sa propre vie... Certains de tes tableaux évoquent le voyage. Le voyage dans l'espace et dans le temps. Plusieurs d' entre eux se rapportent au temps et, avant tout, à la mémoire. Dis-nous quelque chose de ce rapport à la mémoire... Ma vie est un voyage. Quand j' avais 15 ans, j'ai découvert en moi une vocation pour la peinture. A cette époque, j' imaginais le peintre comme un voyageur perpétuel. J'étais curieux du monde qui m' entourrait. Je ne saurais vivre sans voyages, je pense à l' avance à chacun d'eux. La découverte de nouveaux horizons me stimule. Mes voyages sont liés à la mémoire. Ma vie quotidienne l' est aussi. Mais quand nous voyageons, nous faisons les choses différemment. Nous devons nous habituer à un nouveau rythme et dans de tels moments, notre perception devient différente. J' aime observer la vie quotidienne des gens dans les pays étrangers. Les voyages immortalisent dans mon esprit de nombreux souvenirs. Ces souvenirs m' accompagneront jusqu'à la fin de ma vie. J' arrive même à me rappeler certaines odeurs. La confrontation avec le passé devient parfois inquiétante. J' ai visité de nombreux sites archéologiques, partout dans le monde. Le temps y était inscrit. Je le sens. Je prends conscience, dans mes visites, de l'éternité du temps. Dans la peinture, il y a de la matière qui se dégage, elle donne envie de toucher certains tableaux. Ils ne sont pas plats, ces tableaux. Nous pouvons y retrouver une couche de peinture qui ressemble à la matière que nous rencontrons au fil de nos voyage, par exemple, les murs de certaines villes, les roches, les montagnes, la matière de différents déserts, certains cactus....La mémoire est étroitement liée aux sens. La mémoire a une odeur, un toucher. Moi, j' essaie alors d' appliquer une matière sur cette mémoire. Alors on peut dire que tes tableaux, composés de toile et de peinture, sont également faits de la matière qui s'appelle la mémoire. Oui, c'est une matière plastique. Je ne parle pas ici de manipulation, c' est une autre histoire. La mémoire se manifeste dans les souvenirs. J'ai été touché par les photos-satellite montrant des nuages et tempêtes sur notre planète. On voyait un cyclone. Cela a été, pour moi, une sorte de révélation créatrice comme la présence des montagnes sur la lune, découverte par Galilée. Naturellement tout ceci existait longtemps avant Galilée et moi. C' est ainsi, qu' à certains moments, j'arrive à la conclusion que mon passage est quelque peu tragique puisqu' il n' a aucun sens. Certains de tes cycles sont un hommage à d'autres: Kantor, Galilée.... Mon maître spirituel est en effet Tadeusz Kantor. Il est celui qui m'a montré comment il faut procéder pour être artiste. J'ai été fasciné par son art car la mémoire et le passé sont deux dimensions obsessionnelles dans son travail. Pour lui, la vie était une sorte de poubelle. Et c' est dans la poubelle qu' est le plus grand trésor de l'humanité. En ce qui concerne Galilée, il était un magicien qui est devenu un grand scientifique. Il a rendu l'univers moins sacré, en découvrant sur la Lune, des montagnes, de la poussière et des pierres : il a réintégré la Lune au reste de l'univers. Galilée a ,ainsi, montré que la Lune n' est pas si différente de notre Terre. Actuellement, quel est ton rapport avec la Pologne et surtout avec Cracovie ? Aprés plusieurs années d'absence, j'ai le sentiment de n' avoir jamais quitter Cracovie...Et grace à cette mémoire qui m' accompagne constamment dans mes voyages, je reste toujours dans les rues de Cracovie. C' est un bon côté de notre passé. Le lieu de notre naissance demeure quelque chose de sacré et important. Il stimule nos vies. J'ai eu la chance de pouvoir faire mes premières études artistiques à Cracovie. C'est une ville très "méditerranéenne", la seule comme ça en Pologne. Cracovie a été une ville cosmopolite et multiculturelle tout au long des âges. Et c'est une des rares villes de l'Europe centrale qui a su garder presque intactes les traces de ce passé . Un voyage à Cracovie, c'est comme un voyage à Venise. Vous marchez le long des rues et vous vous retrouvez dans le passé. Partout où je suis allé à travers le monde, j'ai toujours eu le sentiment de me promener dans les rues de Cracovie. J'aime ce genre de chaîne entre les choses, chaque endroit y est un maillon. Je pense que mon obsession à propos de la matière résulte également du fait que je suis né à Cracovie. Je suis né dans les murs d'une ville qui cultive ses racines dans les restes de son passé. Tu parles beaucoup du passé mais peu de l' avenir? Comme a dit Hrabal "Will be what must be". Le futur viendra, ceci est sûr. C' est seulement en travaillant dans le présent, tout en prêtant attention au passé, que nous pourrons construire le futur d'une manière positive. Es-tu fataliste ? Je suis réaliste. Je suis horrifié quand je pense à tout ce que font les hommes pour anéantir l'avenir de l'humanité. Marianne Boilève, critique d'art. |